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Interview réalisé par FREDERIC MACHABERT pour BIKE Magazine fin 2007

En remportant une troisième Coupe du monde et surtout un quatrième titre mondial de rang, du jamais vu, Julien Absalon a encore explosé toutes les statistiques et relégué tous ses aïeuls, au rang de simple relique du musée des souvenirs. A 27 ans, l’homme des Vosges règne sans partage sur son univers et avant de plonger vers un hiver qui le mènera vers la saison olympique, il s’est longuement confié à Bike. Entretien.

«Je peux être fier… »

La pression est retombée. La mission, accomplie. On ferme boutique bientôt. Maribor accueille la finale de la Coupe du monde et là, à l’abri du circuit, il règne comme une ambiance de fin d’année scolaire aux abords du camion Orbea. Bientôt les vacances. Dans quelques heures, ce sera l’heure de la remise des diplômes…Et pour Julien Absalon, après la couronne planétaire, voici l’heure de recevoir l’ultime récompense de l’année internationale : le globe de cristal de la Coupe du monde. En avril, on le croit mal préparé à Houffalize, il répond par quatre victoires de rang en Coupe du monde. En juillet, dominé par José Hermida aux Europe puis dans ses épreuves préparatoires, il réaffirme son rang en punissant ses congénères aux Mondiaux de Fort William. Julien Absalon domine tellement son sujet qu’on en viendrait presque a banaliser ses moments de génie. Quelle sacrilège ! A 27 ans, ce porte drapeau du cyclisme français avoue lui-même qu’il reste « encore plein de challenge à accomplir. » Et plein de mauvaises nuits pour ses petits camarades. Et à moins d’un an des Jeux, la course olympique le hante déjà.

Un transfert chez Orbea, un quatrième titre mondial et une nouvelle victoire au général de la Coupe du monde, l’année a été sacrément chargée. Réalises tu le chemin parcouru depuis le dernier Roc d’Azur ?

Il s’est passé beaucoup de choses. J’ai changé de structure et signé un nouveau contrat avec Orbea durant le Roc d’Azur. Je partais dans une nouvelle équipe, changer toutes mes habitudes, travailler avec des personnes différentes et surtout rouler avec un nouveau vélo. C’était stressant. Ça faisait beaucoup d’un seul coup. Et tout s’est passé beaucoup plus facilement que prévu. J’ai signé chez eux par ce que j’ai senti une vraie envie, une vraie volonté de tout mettre en œuvre pour me mettre dans les meilleures conditions.

 

Orbea possède une forte notoriété sur la route avec l’équipe Euskatel. Ils auraient pu s’en tenir là. Comment expliques tu cette envie de s’investir en VTT ?

Ils veulent simplement développer cette image de VTT. Ils veulent progresser au niveau des ventes, c’est un marché sur lequel Orbea progresse beaucoup. Ils veulent affirmer qu’ils sont parmi les meilleurs sur le marché du VTT et c’est pour cette raison qu’ils ont choisi la compétition pour communiquer et qu’ils m’ont choisi par ce qu’ils pensaient certainement que je représentais bien mon sport. Pour l’instant, je suis un des meilleurs pilotes. Je suis Français et ce marché les intéresse. En plus, je suis connu à l’international et ils sont très intéressés par le marché américain.

Cette saison, il y a-t-il une victoire ou tu t’es étonné toi-même. Ou tu n’étais pas forcément le meilleur mais tu as su t’imposer ?

Champéry je pense. J’étais vraiment dans le dur, à la ramasse, dès le début de course. Quand il s’est mis à pleuvoir, ça m’a bien aidé. Ce jour là, Sauser était plus fort que moi. Il m’attaque dans la montée, je le contre alors que je n’étais pas mieux que lui. C’était juste du bluff. Ce jour là, je n’avais pas de bonnes sensations, il y avait pas mal de bons coureurs devant et je me posais surtout des questions sur moi-même. Je ne me voyais pas top. Finalement, c’est difficile pour tout le monde…  

Sur la route de ton quatrième titre mondial, tu as éprouvé le besoin de couper un peu en rentrant de la tournée canadienne en juillet. Etait-ce  primordial ? 

Oui, j’en avais besoin. Dans la tête comme physiquement. Tenir toute la saison, c’est difficile pour le corps. Et mentalement, je me suis écarté du stress et des enjeux. Je me suis ressourcé. Savoir gérer des périodes de repos est aussi important que de gérer les périodes intensives. Beaucoup de coureur ne gèrent pas le repos. Ils ont l’impression que ce n’est pas bon. Ils culpabilisent. Ils ont l’impression de tout perdre. Alors que tu as beaucoup à gagner de savoir récupérer. 

Aux Mondiaux de Fort William, tu laisses prendre trente secondes à Florian Vogel dans le premier tour. Pourquoi ?

Personne ne croyait à la fuite de Vogel. C’est un bon coureur, la preuve il réussi à faire un tour devant avant de se faire reprendre et de réaliser une superbe fin de course pour venir chercher la troisième place. Il ne fallait pas lui laisser plus d’avance. Si les Fumic n’avaient pas roulé comme des bœufs derrière lui, il aurait certainement pris plus d’avance (rires) ! Ni Hermida, ni Sauser, ni Paulissen étaient disposés à aller le chercher.

Comment expliques tu le fait qu’une fois que tu t’es retrouvé devant, les autres favoris n’ont pas voulu assurer la chasse sur un circuit pourtant plus favorable aux groupes ?
Seul et en deux kilomètres, j’avais pris dix secondes d’avance. Avec un groupe organisé, ils m’auraient repris. Ils m’ont laissé partir. Les circonstances de courses ont fait que personne n’a voulu prendre les choses en main. Ils se sont condamnés comme des grands. Ils couraient peut être déjà pour la deuxième place. Gérard m’avait demandé d’imposer ma présence en première partie de course. Je m’étais un peu demandé pourquoi il voulait une chose pareille. Justement, je devais imposer un impact psychologique sur mes adversaires. Et s’est ce qui s’est passé. Je devais leur faire peur.  C’est pour ça qu’Hermida s’est relevé du groupe qui ne roulait pas en les félicitant tous vu que j’étais devant et que j’allais encore gagner. Ils m’ont fait un joli cadeau de 35 secondes donc c’était plus facile à ce moment là de gérer la course. En VTT on n’a pas l’habitude de rouler en groupe de jouer la tactique comme sur la route et généralement, les gars n’arrivent pas à s’entendre
Mais avec une si petite avance, une erreur aurait pu être fatale. A quel moment as-tu compris que tes adversaires ne reviendraient pas ?

Super tard. J’étais dans la dernière côte. A l’entame du dernier tour, quand Naef était tout seul, je n’avais plus que vingt secondes. Il était costaud. Dans la dernière montée, j’étais cuit, je voulais reprendre du temps. En haut, j’arrive avec 55 secondes d’avance. J’avais calculé qu’avec 45 secondes d’avance, je pouvais en perdre 25 dans la descente et ça serait encore jouable. Mais pas gagné ! Il me restait vingt secondes d’avance pour les deux derniers kilomètres de plat. J’avais une grosse peur de la crevaison, j’ai roulé à l’économie. J’assurais à fond.

Dans un milieu voué à la suspicion toutes grandes performances soulèvent des interrogations. Comprend tu que tes victoires suscitent des doutes de la part de certains…

C’est mon plus grand regret. Mais bon, je n’y peux rien. Toutes grandes performances amènent forcément de la suspicion. Quelques fois, je suis tombé sur des personnes qui me le disaient ouvertement. Tout ce que je fais, je le fais pour moi-même, pour mon entourage. Je peux me regarder dans une glace. Je peux être fier de moi. Et tout mon entourage peut l’être aussi. J’ai l’esprit tranquille…

A Fort William tu avais lancé que « personne ne pourrait te retirer tes médailles ni t’empêcher de prendre le départ d’une course ». C’est clairement José Hermida qui est visé là…

Oui. Mais il n’y a pas que lui. Mais finalement, toutes ses sales affaires qui gravitent autour du vélo me donnent une force et une motivation décuplée comme c’était le cas à Fort William. Justement, je me suis dit que je me foutais de ce que faisait les autres. S’ils ont envie de faire n’importe quoi, et ben qu’ils le fassent. Moi je voulais leur prouver qu’avec ma manière de fonctionner, mon éthique et mon approche saine du sport je vais quand même essayer de les battre. Il faut faire abstraction de tout ça ! Certains coureurs sains font une certaine fixation sur ces problèmes de dopage et sont frustrés, complexés par rapport aux autres. Ça nuit à leur performance. J’essaye toujours de retourner la situation à mon avantage.

L’année prochain est une saison olympique. En 2005, tu avais décidé de ne préparer que les Mondiaux, sacrifiant tes chances sur la Coupe du monde. Tu avais dit que la pression était grosse au départ à Livigno et que c’était difficile de n’avoir qu’un seul objectif dans la saison. Comment va s’articuler ta saison prochaine ?

C’est difficile de ne se fixer qu’un seul objectif, surtout quand il se trouve à la fin de la saison. Si tu te plantes, tu ne peux plus rattraper le tir. L’an prochain, c’est clair que je ne viserais pas une quatrième victoire en Coupe du monde. On va essayer de planifier deux piques de forme, c’est dans les plans mais la stratégie n’est pas encore établie. Deux mois séparent les Mondiaux des Jeux Olympiques. C’est court et long à la fois. En deux mois, tu n’as pas vraiment le temps de récupérer et de repartir sur une nouvelle préparation. Et en même temps, tu ne peux pas le faire en une fois, c’est bien trop long. Gérard a tout l’hiver pour se creuser les méninges pour trouver une solution. Mais c’est clair que les objectifs seront de conserver mon titre mondial puis remporter à nouveau les Jeux.

La saison internationale est maintenant terminée. Fin novembre tu t’envoleras vers la Réunion pour courir la Mégavalanche. Il y a deux ans tu voulais revenir avec un vélo adapté pour être devant. On imagine que ce sera le cas cette année ?

Ca sera cette année ! Ca va vraiment être sympa. Quand je serai à Las Vegas (fin septembre), je vais discuter avec l’ingénieur pour savoir quel vélo est le plus adéquat. On déterminera ensemble. Je vais le récupérer au Roc d’Azur et j’aurais presque deux mois pour rouler avec. On ne roule avec un gros suspendu comme on roule avec un rigide en carbone. Je n’ai pas du tout ce genre de pilotage, contrairement à mon frère.

A propos de ton frère, a-t-il la pression de te voir débarquer ?
(Il se marre) Oui, un peu ! Je lui ai dit que je voulais faire des cyclo cross avant de partir là – bas pour arriver en forme. Il m’a dit de ne pas trop en faire quand même ! Ca sera vraiment un super truc que l’on puisse rouler ensemble. J’y vais en vacances avec l’envie de me faire plaisir et de rouler avec mon frère et pas mal de pilotes avec lesquels je n’ai pas l’habitude de rouler. C’est la seule course de l’année ou l’on peut être tous ensemble.
En dehors du vélo, tu t’intéresses et apprécies énormément le vin. Peux tu nous en dire un peu plus ?

 (Il se marre). Oui, c’est vrai ! C’était une passion de mon père. Et quand il nous a quittés, j’ai hérité de sa cave et de ses bouteilles. J’ai voulu comprendre ce qu’il y avait à l’intérieur, à apprécier, à savoir quelle bouteille on devait ouvrir en fonction des plats. Je me suis trouvé détenteur d’un trésor, d’un héritage. Je n’avais pas le droit de le consommer n’importe comment. Tu n’ouvres pas un grand cru classé comme tu ouvres un vin de table. L’occasion, le moment ou les conditions ne sont pas les mêmes. Il a fallu que je comprenne tout ça. J’ai pris la passion du vin pour poursuivre ce qu’avait fait mon père. J’ai continué à faire grandir la cave. A faire vieillir des vins.  

Les nombreux voyages doivent aussi être l’occasion de cultiver cet héritage?

Exactement. J’avais une cave très axée sur le Bordeaux. Donc j’ai connu ça en premier. Le vin est un domaine tellement vaste que j’ai voulu me concentrer sur le vin rouge. Je n’apprécie pas le vin blanc. J’ai ensuite appris à découvrir les autres vins de France. Et surtout, les autres vins du monde. J’ai commencé par l’Italie, forcément, cette année le Rioja d’Espagne mais aussi du Chili, d’Australie…

Dans cette passion, le plaisir vient aussi du partage…  

Le vin c’est la vie, la vraie vie. Tu n’ouvres pas une grande bouteille quand tu es tout seul. Quoique ça m’arrive d’en ouvrir seul !  Vu qu’Emilie ne boit pas d’alcool, j’ai acheté un bouchon pour le vide d’air, je bois un verre et la bouteille tiens une dizaine de jours. Mais si tu ouvres un grand cru, c’est pour le plaisir de la partager autour d’un bon repas avec des potes.

On connaît finalement peu ce petit côté épicurien de Julien Absalon…

C’est des plaisirs de la vie. Dans l’approche de la diététique sportive, il ne faut pas qu’elle soit trop stricte ou trop contraignante, sinon tu n’arrives pas à tenir toute l’année. Une bonne diététique, c’est aussi savoir s’accorder des plaisirs de temps en temps pour tenir une ligne de conduite toute l’année. Ça ne sert à rien d’être hyper strict pendant un voire deux mois et ensuite de pêter les plombs par ce que c’est trop dur. Voilà la vision de ma diététique !